Ma vie avec le stress post-traumatique 3/3

par | Déc 13, 2018 | Résilience | 0 commentaires

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Merci de votre lecture, et à très vite sur ComMemories.

Le troisième et dernier article de cette série consacré à ma vie avec le stress post-traumatique.

Le 5 mars 2018, je rentre en France après avoir passé 11 mois à Londres. Le lendemain, rendez-vous avec le médecin. J’avais prévu de lui parler de ce qui m’arrivait, mais je ne l’ai pas fait. Peur d’être jugé, peur du regard des autres et pour une première visite, je voulais donner l’impression « que j’allais bien et j’étais épanouie » (oui je sais, c’est débile). Le médecin me fait faire un bilan sanguin, ce qui n’est pas plus mal. À ce moment-là, j’étais épuisé et je pensais que j’étais anémié. La prise de sang allait me dire  de combien. Les résultats arrivent, et surprise ! Je suis bien anémié, mais en bonus j’ai un dérèglement de la glande thyroïde. Mon médecin me demande : « Avez-vous été exposé à des radiations ? » Je lui réponds : « Non. Ou alors on ne me l’a pas dit ». Il en conclut que ce dérèglement est dû à la pollution de Londres. Moi qui n’est jamais eu de problèmes de santé, l’année 2018 commençait bien, et ce n’était que le début.

J’étais persuadé qu’une fois que je serai en France, tout irait mieux, que les cauchemars cesseraient, que les plaques et les gratouilles disparaîtraient et que les sirènes allaient enfin se taire. Ça n’a pas été le cas. Les semaines passent et rien ne s’améliore. La boule au ventre s’est transformée en une douleur permanente à l’estomac, qui s’active même la nuit (du coup, rendez-vous chez un gastroentérologue, car suspicion d’ulcère). Lors d’une échographie de la glande thyroïde, j’entends les sirènes de police au moment où je retourne dans la salle d’attente. Des sirènes londoniennes au fin fond de la campagne française, ça ne peut être que dans ma tête. Seul réconfort : les gratouilles qui diminuent et disparaissent complètement. Au mois de mai, ma mère me pousse à consulter un psychologue. Ce que je fais. Je lui raconte ma vie en Écosse, ma vie à Londres, l’attentat et ma vie depuis. Une heure de consultation plus tard, le verdict tombe : ce qui m’arrive ce n’est pas une dépression, je ne suis pas folle non plus. C’est un trouble de stress post-traumatique. J’ai le réflexe de lui dire que c’est impossible, parce que je n’étais pas sur place, je ne suis pas une victime. Elle me répond qu’il n’y a pas besoin d’être sur place pour être traumatisé de ce qui s’est passé et m’explique que le stress post-traumatique se déclenche quand une personne est face à un événement qui met en péril son intégrité physique et/ou son intégrité psychologique. J’aurais dû être là-bas, par chance je n’y suis pas allé. Mais ça ne m’a pas empêché de ressentir de la peur, de l’impuissance et surtout d’avoir peur de mourir en allant travailler. Jamais je n’aurais cru développé un stress post-traumatique et j’ai même honte de ça, parce qu’il y a des personnes qui ont été blessées, des témoins qui ont vu la mort et c’est normal qu’elle développe un stress post-traumatique. J’ai la chance de ne pas avoir vu la mort, je l’ai simplement entendu. Et pourtant, ça a suffi à ce que moi aussi je développe un stress post-traumatique. J’ai été suivi plusieurs mois par cette psychologue. Nous avons fait quelques séances d’hypnose (et ça fonctionne plutôt bien sur moi).

L’année 2018 était censée être un nouveau départ. Mais je suis resté cloitré chez moi une bonne partie de l’année, ne sortant plus le soir, même pour aller au restaurant ou allez voir les feux d’artifice. La soirée du 14 juillet a d’ailleurs été un calvaire, car le feu d’artifice était tiré proche de mon domicile. Même si mon corps est en France, mon esprit est toujours à Londres. Il ne se passe pas un jour sans que je pense à Londres et à cet attentat. Maintenant, je commence à me débloquer du passé et à penser à l’avenir. ComMemories est maintenant concrétisé. La mission de ce projet est de plus en plus claire. Le site a grandi, je peux enfin tenir mes livres pour enfants dans les mains et j’ai créé deux programmes destinés aux personnes travaillant auprès d’enfants, pour qu’ils puissent parler de violence, de guerre et de terrorisme de façon sereine avec eux et les rassurer (premiers secours psychologiques). Tout ça a pris énormément de temps à construire. Malgré ma fatigue et mon état de santé, je me suis fixé une discipline à respecter chaque jour et c’est ce qui m’a permis de tenir et d’avancer. Le stress post-traumatique est toujours là, mais désormais j’arrive a le contrôler et à vivre avec. J’ai aussi appris (surtout accepté) que je ne pouvais pas avoir le contrôle sur tout, que si un jour un attentat se produit, que je ne pourrai avoir aucun contrôle dessus. J’ai également appris à me relaxer, surtout pour mon estomac (parce que maintenant dès que je ressens un petit stress l’estomac me le fait comprendre), et j’ai appris à gérer mon stress dans les lieux publics. Lorsque je vais dans un magasin qui est bondé, la panique arrive, certes, mais j’arrive à gérer. Je compare la panique à cette personne super angoissée qui vous dit : « Quoi ! Tu vas dans un magasin rempli de monde ! Mais tu es malade ma pauv’ fille ! Tu sors de là tout de suite ! » Je lui dis gentiment qu’elle se calme, que tout va bien, et surtout je lui dis poliment qu’elle peut aller se faire f****e (si vous écoutez ce genre de personne, vous ne vivez plus et ce n’est pas le but). Ma créativité a été décuplée et désormais, je construis des scénarios catastrophes (j’envisage d’ailleurs une reconversion professionnelle dans l’écriture de scénario de film-catastrophe hollywoodien), mais je ne les laisse pas m’envahir.

L’attentat du London Bridge et de Borough Market m’a fait prendre conscience de beaucoup de choses. Premièrement, que la vie elle peut s’arrêter d’une seconde à l’autre et qu’il faut en profiter. Deuxièmement, que c’est très important d’être là pour les autres. Troisièmement, que l’on est tous égaux face à la barbarie. J’ai toujours en tête ces femmes voilées, qui accompagnaient leurs enfants à l’école et qui étaient terrifiées. J’ai vu des blancs, des noirs, des musulmans, des catholiques, des juifs et des athées, hommes et femmes de tous âges, avec la peur dans les yeux, essayant de garder une certaine dignité, dissimulant la peur, la panique qu’ils ressentaient. On est tous égaux que ce soit dans les moments de bonheur, ou des tragédies. Je ne comprends pas qu’on se fasse du mal entre nous, les humains. Personne ne mérite de mourir dans un attentat, que ce soit dans une rédaction, une salle de concert, au bord de la mer, dans un pub, sur un pont, sur un marché, dans un hôtel, dans un lieu de culte ou dans des tours. Personne ne mérite de mourir comme ça et personne ne mérite d’assister à ce genre d’atrocités. Pour moi, c’est désormais indispensable que la population française, et la population mondiale soient formées aux premiers secours psychologiques. On nous apprend les premiers gestes de secours physique, mais parfois l’esprit, a aussi besoin d’être secouru. Sauf que peu de personnes savent comment faire. Aujourd’hui, je travaille pour démocratiser les premiers secours psychologiques en lien avec des attentats. Mes objectifs aujourd’hui : être ensemble dans l’adversité, parler de sujets sensibles avec les enfants ou entre adultes, mettre des mots sur l’horreur, l’inhumain, l’indescriptible, vivre malgré tout, car au final nous sommes en vie. Voilà mon histoire, ma vie avec le stress post-traumatique.

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