Ma vie avec le stress post-traumatique 1/3

par | Nov 29, 2018 | Résilience | 0 commentaires

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C’est un article un peu spécial cette semaine et le premier d’une série de trois. Mais pourquoi est-il spécial ? Parce que je vais vous raconter ma vie avec le stress post-traumatique. Comment s’est-il déclenché ? Quand ? À la suite de quel événement ? Je vais vous raconter mon histoire.

Mais avant, il faut que je remonte à l’année 2016. Cette année-là, j’étais en Écosse. Je venais d’y passer huit mois pour mon deuxième Master. À la fin du mois de mai 2016, je n’avais plus de cours (pour que nous puissions nous concentrer sur notre mémoire). Je ne voyais pas l’intérêt de rester en Écosse à écrire mon mémoire de recherche toute seule dans ma chambre étudiante. Je préférais rentrer en France pour l’écrire et c’est ce que j’ai fait (j’ai été diplômée en décembre de la même année). J’ai commencé à chercher du travail dès le mois de septembre, en France, mais aussi à Londres. J’avais une idée en tête, ou plutôt un rêve : vivre à Londres. Ça a pris plusieurs mois (j’étais même désespéré à un moment donné), mais ma persévérance a fini par payer et j’ai trouvé du travail à Londres.

Le 4 avril 2017, je m’envole donc pour Londres. Entre-temps, j’avais trouvé une collocation dans le sud de la capitale. Deux jours après, je commençais mon nouveau travail : membership services administrator, à la Women’s Section de la Royal British Legion. Tout se passe bien, malgré un peu de stress (normal quand on quitte son pays pour un autre et pour travailler avec des gens qu’on ne connaît pas). Le quartier est très sympa et animé. Je me trouve à deux pas du Shard et de Borough Market. J’habite à 15 minutes à pied. Pas de bus, ni de métro, ni de voiture pour aller travailler. Le rêve ! Tout se passait bien et semblait bien parti. Sauf qu’ un événement va venir tout chambouler.

Nous sommes le samedi 3 juin 2017, deux mois après mon arrivée à Londres. Je me lève, ouvrent mes rideaux et là je vois un grand soleil, et il fait super bon dehors (eh oui, il peut y avoir du soleil et de la chaleur à Londres). Je me dis que ça va être une super belle journée et ça l’a été. Grand soleil, du matin au soir. Je me souviens d’ailleurs que ce soir-là il y avait un coucher de soleil magnifique. On avait l’impression que le ciel s’embrasait. Je n’ai jamais vu un autre coucher de soleil comme ça à Londres. Il est aux alentours de 20h30, et c’est une superbe soirée. Pas un nuage dans le ciel il fait (encore) super bon dehors. Ça fait deux mois que je suis arrivé, et en deux mois je n’ai pas encore vraiment eu le temps d’aller explorer mon quartier. Je me dis : « C’est une superbe soirée, je crois que c’est le moment idéal pour aller se promener à Elephant and Castle et de continuer jusqu’à Borough Market et le London Bridge, où je pourrais prendre des photos du Tower Bridge ». Je décide d’aller manger et pendant que je mange je m’aperçois qu’il y a un match de foot. Et là, je me dis : « Merde, s’il y a un match de foot ça veut dire qu’il va y avoir beaucoup de monde dans les pubs et dans les rues. En plus, il fait super bon dehors. S’il y a du monde sur le pont (le London Bridge), je ne pourrais pas faire mes photos. Mais en même temps, la soirée est vraiment trop belle ! Il faudrait vraiment que je sorte et que j’aille explorer les alentours ». Et donc, je continue à cogiter comme ça, à me demander si j’y vais ou pas.  Finalement, je décide de ne pas y aller, car j’entends et je vois des gens, beaucoup de personnes qui sortent pour se rendre dans les pubs pour suivre le match ou tout simplement pour se promener. Du coup, je décide de laisser tomber pour ce soir-là, j’irai me promener et prendre mes photos une autre fois. Il est 21h. Une heure plus tard, aux alentours de 22h15, j’entends des pétards bizarrement synchronisés. Je me dis : « Franchement les gens sont bêtes ! On est en pleine menace terroriste, il y a eu un attentat à Manchester il y a quelques jours et il y a des gens qui s’amusent avec des pétards. Non, mais sérieux, on pourrait croire que ce sont des coups de feu ». Sans que je puisse l’expliquer, juste après avoir pensé ça, il y a une petite voix dans ma tête qui me dit «  ce sont des coups de feu ». Sauf que je ne l’écoute pas, je rationalise en me disant « Il y a un match de foot, peut-être qu’il y a eu un but, peut-être que l’équipe a gagné donc les gens sont contents et ils fêtent ça avec des pétards ». Quelques minutes plus tard, j’entends des sirènes de police, peut-être deux ou trois, et au fur et à mesure que les minutes défilent, les sirènes deviennent de plus en plus bruyantes, de plus en plus fortes. Quinze minutes plus tard, les sirènes sont de tous les côtés. Je me dis : « Ok, il se passe quelque chose ». Mon premier réflexe c’est de me dire qu’il y a sûrement eu un gros accident de voiture ou de bus, je rationalise à fond. Mais j’avais toujours cette petite voix qui me disait : « Ce n’est pas un accident ». Mais je continue d’ignorer cette petite voix. Je me dis que c’est impossible que ce soit un attentat parce que c’est trop proche. Je décide ensuite d’écouter de la musique avec mes écouteurs, les sirènes sont vraiment trop bruyantes. Au bout d’une heure, deux heures (je ne sais plus), les sirènes commencent à diminuer, pour complètement disparaître. Et aux alentours de 23 heures, 23H30 (encore une fois, je ne sais plus), j’entends des gens dehors qui ont l’air agités. On dirait qu’ils pleurent, qu’ils crient, qu’ils paniquent. Encore une fois, je rationalise en me disant : « C’est sûrement parce que leur équipe à perdu le match et qu’ils sont tristes et bourrés ». Mais il y a quand même beaucoup de bruit ce soir, des bruits qui ne sont en rien rassurants. Il se fait tard et je vais me coucher avec des boules quies, pour être tranquille (trop de bruit dehors). À peine 10 minutes après m’être couché, je vois à travers les rideaux des lumières bleues sur le plafond. Je retire mes boules quies et j’entends des voitures rouler très lentement dans la rue ainsi que des bruits de talkies-walkies. Mais surtout, j’entends des bruits d’hélicoptère, et ils sont plusieurs. C’est à ce moment-là que j’ai arrêté de rationaliser et que je me suis dit : « Ce ne sont pas des pétards et ce n’est pas un accident. » Je décide de ne pas regarder les actualités, car je sais que ce que je lirai me garderait éveillé toute la nuit.

Dimanche matin, je me réveille assez tôt. Je prends ma tablette pour regarder les news et là je vois ça : attentat au London Bridge et à Borough Market, 48 blessés, 7 morts. Je ne peux pas croire ce que je lis. Je continue de lire et je tombe sur des vidéos. J’appuie sur play et là j’entends les fameux pétards bizarrement synchronisés, qui étaient en réalité des coups de feu. Et là je me dis : « Ils nous ont trouvés ». À ce moment-là, je suis persuadé que l’attentat visait aussi la RBL (Royal British Legion). J’apprendrais plus tard que non. J’ai passé la journée à me faire des suppositions : est-ce qu’ils n’ont pas eu le temps d’aller jusqu’au bâtiment ? Est-ce qu’ils avaient prévu de nous attaquer, mais qu’ils ont préféré changer de plans ? En plus des questions que je me posais, il fallait aussi que je me prépare à affronter la journée de lundi, à aller travailler à côté d’une immense scène de crime. J’avais prévu de me lever tôt, car je voulais éviter les journalistes (grâce aux nombreux « live », je savais à peu près où ils se trouvaient). Le lendemain matin, comme prévu je me lève tôt, me prépare et pars travailler. Le chemin est court, 15 minutes à pied ça passe vite. Très peu de circulation ce lundi matin. Très peu de voitures, de bus et de personnes vont travailler dans la même direction et rue que moi, et pour cause, elle est barrée. Quand j’arrive au niveau de la station Borough, c’est là que tout devient incroyable, et dans le sens négatif du terme. C’est une rue que je connais bien maintenant, rempli de touristes ou de personnes qui allaient travailler, boire un verre, manger, ou juste se balader. Désormais, cette rue c’était la guerre. Il y avait un premier barrage juste en face de la station de métro, avec des voitures de police et des policiers armés jusqu’aux dents. Et nous, qui allions travailler, regardions ce qu’il se passait s’en vraiment y croire. Il y en avait même qui baissaient la tête et ne regardaient pas devant eux. J’étais au passage piéton et j’attendais que le feu passe au vert pour traverser. À ce moment-là, j’entends derrière moi un mec qui semble parler espagnol. Il s’approche de nous avec un caméraman, et je comprends qu’il est en train de raconter que « c’est ici que l’attentat s’est produit samedi dans la soirée ». Je me suis retourné, l’ai regardé et en me retournant vers le feu j’ai croisé le regard de cette jeune femme. On s’est regardé deux secondes, mais j’ai vu qu’elle aussi n’en croyait pas ses yeux. Elle était aussi terrifiée que moi. Le feu passe au vert pour les piétons, et d’habitude quand le feu passe au vert les gens se dépêchent pour traverser et vite rejoindre le trottoir d’en face. Ce matin-là, c’était l’inverse, les gens étaient au ralenti, comme s’ils avaient peur de se retrouver sur le trottoir d’en face. Mais nous y sommes quand même allés. Le journaliste marchait à côté de nous avec le caméraman et les policiers nous regardaient d’un air très méfiant. La rue était une nouvelle fois barrée, cette fois-ci définitivement, un peu plus loin et il y avait encore des journalistes. Il y avait aussi des fleurs et des petits mots. Au bureau, la moitié du personnel était présent. Beaucoup de personnes avaient décidé de travailler depuis leur domicile. Cette journée a vraiment été bizarre. Quand je croisais mes collègues dans les couloirs, il n’y avait pratiquement aucun sourire, et ceux qui souriaient se forçaient, parce que personne ne pouvait croire ce qui s’était passé. Ç’a été comme ça pendant trois jours. C’est à partir de ce jour que j’ai commencé à aller travailler avec la boule au ventre, en me demandant : « Quand est-ce qu’ils vont revenir ? Et finir ce qu’ils ont commencé un peu plus loin, en venant tous nous tuer à la RBL ? J’étais persuadé ,à ce moment-là, qu’ils allaient revenir et attaquer la RBL. La rue a rouvert le jeudi, et c’est aussi le jeudi que tous les employés sont revenus au bureau. Ce jeudi a été comme une délivrance. La vie allant enfin reprendre normalement, comme avant, comme si rien ne s’était passé. Surtout que les Anglais sont connus pour leur calme (keep calm and carry on), que je leur envie. Je ne suis pas aussi calme qu’eux, mais j’ai suivi le mouvement. J’allais travailler avec la peur au ventre, la peur qu’ils reviennent, mais je ne le montrais pas. Un stress intense s’est installé. Il est resté environ un mois, puis il est parti progressivement, mais pas complètement.

Au début du mois de juillet, tout le stress que j’avais accumulé commençait enfin à partir, même s’il y avait toujours cette boule au ventre qui était là et qui n’allait pas me quitter. Je me sentais quand même un peu mieux. Et c’est à ce moment-là que je me suis décidé à rentrer à fond dans un projet que j’avais en tête depuis quelques mois déjà : écrire des livres pour enfants sur le thème du travail de mémoire, de l’histoire, du terrorisme et du vivre ensemble. Ce projet-là me trottait dans la tête depuis les attentats qui avaient touché la France en 2015. L’attentat qui s’était produit à Londres  le 3 juin 2017 a été un électrochoc et je me suis dit qu’il fallait vraiment que je me mette à fond là-dedans, parce que j’en avais envie, et aussi parce que j’en avais besoin. Et donc c’est ce que j’ai fait. Pendant des mois, je me suis plongé dans l’écriture de mes livres. J’ai aussi créé un blog et j’allais plutôt bien. Au mois de septembre, mon boulot me plaisait plus tellement. Mais j’étais quand même bien, j’étais à Londres, je vivais mon rêve et j’étais reconnaissante (je le suis toujours d’ailleurs). Et puis en novembre, j’ai une très belle surprise : un prix européen pour mes livres et mon site, alors que le projet n’est même pas encore finalisé. Je ne pouvais pas mieux finir l’année. J’ai ensuite pris la décision de démissionner en janvier 2018 pour revenir en France et me consacrer à plein temps à ComMemories. Mais ça ne s’est pas vraiment passé comme prévu. J’ai bien démissionné, je suis bien revenu en France, mais quelque chose s’est invité, un peu comme le genre de personne relou qui s’invite à toutes les soirées et qui finit par la gâcher. Cet invité il s’appelle trouble de stress post-traumatique et je vous le présenterai dans le deuxième article de cette série.

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